« Tous gros demain » Conférence de Pierre Weill Partie 1

J’ai vraiment beaucoup aimé les livres de Pierre Weill, Ingénieur agronome et chercheur, qui travaille depuis 20 ans sur le lien entre modes de production agricole et santé. J’ai été conquise par son discours élégant, fourni et exprimé avec tellement de simplicité. Comme j’aime partager mes connaissances et mes coups de cœur, je vous ai transcrit la conférence qu’il a faite lors de notre dernier congrès à Reims Tous mutants demain.

Bonne lecture !

Obese qui mange de la malbouffe

« Je suis agronome. Je suis omnivore… Les challenges qui nous attendent avec 9 milliards d’habitants sur Terre – le défi de nourrir tout le monde plutôt bien, le lien entre nutrition et environnement, les voies qui se dessinent pour demain (il n’y en a pas tant que ça) –, ce n’est pas facile. Il faut se méfier des idées reçues et des idées trop simples qui sont généralement toutes fausses.

Jospeh Hibbeln du National Institut for Health à Washington, énorme institut de la santé américain, est le patron de tout ce qui est psychiatrie, addiction, etc. Il dit : « Nutrition doesn’t stop at the neck », « La nutrition ça ne s’arrête pas au cou. » Il a complètement investi le champ du lien entre nutrition et problèmes psychiatriques. C’est intéressant.

Par exemple, si on met une petite graine dans un sol, qu’elle a du soleil, de la pluie, que tout se passe bien, elle va devenir un joli arbre. Si, dans le sol, il y a tout ce qu’il faut, plus du soleil, de la pluie, on aura un arbre magnifique. Hibbeln fait ce parallèle intéressant avec les neurones : « Finalement, un neurone, c’est pareil. Dans son sol, il faut des éléments essentiels : le soleil et la pluie, c’est l’amour familial et l’apprentissage. Si ça ne marche pas, s’il n’y a pas le climat qu’il faut, si le sol est pauvre, s’il n’y a pas les bons nutriments dedans, le neurone ne se développera pas. »

Un neurone bien développé, c’est un neurone qui pousse sur une culture d’oméga 3. Un neurone déficient pousse sur un milieu d’oméga 6. Il y a vingt-deux atomes de carbone dans les deux cas. Dans un cas, il y a six insaturations, six hydrogènes qui manquent. Dans l’autre cas, il y en a cinq. C’est important ! Dans un cas, la dernière insaturation est sur le carbone N-3 ou oméga 3, dans l’autre, elle est un peu plus loin, sur le carbone oméga 6. Ce n’est pas grand-chose, mais ces petites différences font que l’arbre sera magnifique ou rabougri, que le neurone sera en pleine possession de ses moyens ou pas. C’est de la nutrition pure, avec toute l’importance de cet équilibre entre les oméga 6 et les oméga 3. Une espèce de couple, comme le frein et l’accélérateur, qui régissent toute la vie du corps. On appelle ça des médiateurs cellulaires, l’expression est jolie.

Ces médiateurs cellulaires régissent tout. L’un est pro-inflammatoire, l’autre est anti-inflammatoire. L’inflammation, il n’en faut pas trop. L’un est pro-agrégant, l’autre antiagrégant. L’agrégation, il n’en faut pas trop non plus. L’un va favoriser la lipogenèse plutôt bien, l’autre va plutôt la freiner. Mais la lipogenèse, quand il y en a trop, ça n’est pas bien non plus ! C’est un peu pareil avec l’équilibre entre cortisol et DHEA. Il y a aussi celui entre l’insuline et le glucagon. On fabrique le cortisol, on fabrique l’insuline, on fabrique le glucagon, mais il y a un élément qui manque dans la chaîne de synthèse des prostaglandines, qui régit tout, de l’inflammation à la lipogenèse en passant par l’agrégation. Le début de la synthèse, aucun animal n’est capable de le faire. Il n’y a que les végétaux qui savent. Ça n’a l’air de rien mais c’est un lien énorme entre nous et notre environnement. L’histoire de l’arbre et du neurone illustre qu’entre notre environnement, la nature, le rythme des saisons et ce qui se passe dans chaque cellule de notre corps, plus on avance, plus on se rend compte qu’il y a un lien indissociable, indissoluble.

omega 3 6 et 9 poissons gras graines de lin

Par rapport à l’introduction que faisait Marion tout à l’heure en disant : « Attention aux monocultures ! », les deux plantes qui contiennent le plus de ces oméga 6 pro-inflammatoires, pro-agrégants et pro-lipogenèses, sont le maïs et le soja. Parmi les oméga 3 qui, au contraire, sont plutôt antiagrégants, anti-inflammatoires, etc., le champion du monde, c’est l’herbe. On tient là un lien avec les poissons qui sont des animaux comme les autres, sauf qu’ils vivent dans l’eau. Ils s’y nourrissent. Ils ne savent pas fabriquer leur oméga 3 et s’ils en ont, c’est parce que les algues les ont fabriqués. Les oméga 3 dans l’herbe et dans les algues, et dans la plupart des plantes, ce sont les organites indispensables à la synthèse chlorophyllienne. Il y en a plein les chloroplastes parce que ça « fibre » beaucoup. Ça peut capter l’énergie lumineuse pour la transformer en énergie chimique. C’est une spécificité du monde végétal de savoir fabriquer ces précurseurs.

On dépend complètement pour l’harmonie de notre corps de l’harmonie de la nature, c’est biochimiquement tout à fait vrai.

Il y a quelques graines comme le lin, quelques plantes comme la luzerne qui sont un peu atypiques et riches en oméga 3. Et puis il y a des plantes comme le lupin, la féverole, le colza qui sont plus riches en oméga 6 qu’en oméga 3, mais sont quand même des sources non négligeables, et qui ont un rapport harmonieux entre les deux. J’ai écrit un livre en 2006 ou 2007 pour lequel Ambroise Martin, qui est un grand professeur de médecine, m’a fait l’amitié d’écrire la préface et de l’écrire bien. Et quand il écrit : « Lorsque l’homme oublie son enracinement dans son histoire biologique, il en paie un jour le prix », tout est dit. Nous allons essayer de voir comment.

 

Je vous présente les personnages de mon livre : Lulu et Lucie. Ils racontent notre histoire biologique, comment elle s’est construite, comment on s’est adaptés à notre environnement. L’invention de l’agriculture est quelque chose de récent. L’évolution de l’homme s’est construite avec son environnement et ce que son environnement lui fournissait. Plutôt que de faire des grands discours, Arcimboldo, au XVe siècle, disait : « On est ce que l’on mange. » Qu’est-ce qu’on mangeait ? Le paléolithique, c’est le paradis terrestre vu sur un vitrail de cathédrale. Adam et Ève s’échangent des graines, un peu d’animaux de la chasse. Tout va très bien. On est dans un jardin qui produit plein de choses. Enfin, au moins sur le vitrail. On est chasseur-cueilleur. L’idéal féminin de l’époque, c’est la Vénus callipyge qu’on pensait être une divinité vers - 8 000, avec de grosses hanches, de grosses fesses. J’insiste là-dessus parce que mon intervention s’appelle « Tous gros demain » dans un congrès qui s’appelle « Tous mutants demain ». Et on va voir ce que l’on était hier, dans la construction de notre histoire biologique.

Lulu, dans mon livre, c’est celle qui a inventé l’agriculture. Dans notre histoire biologique, forcément, on a appris à stocker de l’énergie sous la peau. On a appris à stocker des graisses, et c’était absolument indispensable. Moi, quand je suis à table avec des gens qui mangent tout ce qu’ils veulent et qui ne prennent pas un gramme de graisse, je suis vexé. Je me console en me disant : « Ceux-là, ils n’auraient pas passé un hiver au paléolithique. Ils seraient morts quand les mammouths ne passaient pas, quand il n’y aurait pas eu de graines, quand la couche de glace aurait été trop épaisse à gratter et qu’ils n’auraient rien eu à manger. » Forcément, savoir stocker de la graisse sous la peau, c’est intéressant. Et tous ceux-là qui nous énervent, c’est un hasard qu’ils soient arrivés jusqu’à nous parce que la physiologie qui a été efficace jusqu’ici, c’est celle de la Vénus callipyge. C’est ce mécanisme qui nous fait stocker des graisses quand les mammouths ne passent pas. C’est cela, la construction de notre histoire biologique. Mais vous connaissez l’histoire de la pomme : on sort du paradis et là, catastrophe ! On invente l’agriculture. Ça doit dater d’il y a 10 à 12 000 ans.

agriculture-intensive-web

Pour l’exemple, je fais un saut chez Brueghel, au XVIe siècle, dans un tableau qui s’appelle Le Repas de noces, où tout le monde festoie au son de la musique et où on voit que l’Homme ne dépend plus de l’aléatoire : la cueillette, la chasse, les mammouths qui passent ou ne passent pas. On sait stocker, et après, on apprend à fermenter. Puis il y a cette série de tableaux que je voudrais commenter parce qu’ils montrent de vraies gradations. Dans Le Repas de noces, on a de quoi manger. Et puis juste après, Brueghel peint un tableau qui s’appelle Le Pays de Cocagne. Là, le repas est fini… Un autre personnage du livre qui s’appelle Loulou le Gourou instaure des règles alimentaires. Ce sont les jours de jeûne, les jours clos, les carêmes, le poisson du vendredi. Les religions dominantes les fixent parce que, sinon, on finirait comme sur le tableau, ou pire : gros et gras, étendus par terre sans énergie. Et il y a encore un tableau de Brueghel nommé Le Triomphe de la mort, un paysage inquiétant, décor de scènes macabres. Vous voyez, du Repas de noces au Triomphe de la mort en passant par Le Pays de cocagne, il y a toute une ambivalence. Il faut trouver l’équilibre, et l’équilibre n’est pas facile à faire. On sait que l’on doit se nourrir, qu’on en a besoin parce que sinon on ne vit pas. Mais les excès, les carences, les déficits, les déséquilibres peuvent créer tout un tas de problèmes. Alors, comment a-t-on fait ?

Là intervient un autre personnage : Léon la Tradition. Petit à petit, on se fixe un comportement alimentaire protecteur. Lequel ? Évidemment, celui des Esquimaux, celui des Méditerranéens, celui des Pimas en Arizona, ce ne sont pas les mêmes. Seul un lien entre des traditions, de la gastronomie, des goûts et puis un terroir est capable de produire tout cela. Par exemple quand on parle des huiles végétales protectrices et qu’on dit que les Esquimaux sont des gens qui ne connaissent pas l’accident cardiovasculaire. Pourtant, on n’a jamais vu un olivier pousser sur la banquise, ou alors ça se verrait de loin ! Chaque terroir s’est fait son comportement et puis l’a pérennisé avec des alliés qui sont le goût, l’odorat, les traditions, les rituels alimentaires, cette façon de passer à table à des heures fixes, celle de prendre les repas, etc.

Et je ne résiste pas à vous présenter encore un tableau de Brueghel que je trouve d’une actualité assez forte. Il parle de l’alimentation et de l’image que l’on a de soi, des gens qui nous entourent, et puis du rôle social de l’alimentation. Il s’appelle Le Combat de Carnaval contre Carême, où l’on voit un homme gros symbolisant le Carnaval, l’opulence, qui s’affronte à une femme maigre symbolisant le Carême, la privation. Cela date du XVIe siècle et c’est assez étonnant. Cela se passe de commentaire.

Tout cela m’amène à vous parler un peu de biochimie, des lipides, mais dans le cadre de la chaîne alimentaire. Et puis, je vais essayer de centrer sur la lipogenèse, l’obésité, le « Tous gros demain », pour arriver à quelques choix pour l’avenir.

 

close up of fast food snacks and drink on table

Je vous présente donc une autre figure de la chaîne alimentaire qui s’appelle Charlotte la Marmotte. Je vais vous raconter notre rencontre. On venait de finir une étude clinique avec des volontaires obèses. On leur avait donné des régimes qui comportaient des fractions de graines de lin, ou des produits animaux nourris avec des graines de lin. On faisait ce que l’on fait à la fin d’un article : rédiger la conclusion, la discussion, la bibliographie. Et je suis tombé sur un papier d’un chercheur américain qui s’appelle Gregory Florant, de l’Université du Colorado, qui a consacré sa vie scientifique à étudier l’hibernation des marmottes. C’est le spécialiste mondial sur le sujet. C’est très intéressant. Le titre de l’article était « L’effet de l’huile de lin sur l’hibernation des marmottes ». Il a, pendant des décennies, essayé de trouver quels sont les mécanismes complexes qui font que la marmotte va stocker des graisses, et une fois bien pleine de graisses s’endormir, puis se réveiller l’année d’après. Les marmottes, ce sont de petits mammifères omnivores. Ça se réveille au printemps pour commencer l’année. À ce moment-là, il y a plein d’oméga 3 dans l’herbe, donc ça mange des oméga 3 dans l’herbe des alpages. Ça fait ce que fait une marmotte au printemps. Et ce que l’on fait tous au printemps : elle se reproduit. Avec ça, sa gestation va à terme. Elle met bas au mois de juillet, quand il y a encore de l’herbe. Elle peut ainsi mettre de l’oméga 3 dans son lait pour nourrir ses petits. À l’automne, les petits marmottons sont sevrés, ils s’en vont. La marmotte se met à manger ce qui pousse à ce moment-là, les herbes qui commencent à monter en graines. Les petites graminées font des graines, et dans les graines, on l’a vu, il y a des oméga 6. Et là, elle commence à développer son tissu adipeux. Et puis Florant a l’idée de dire : « Tiens, si je leur donnais du lin au mois de septembre, octobre, novembre, décembre ? » Le lin est très riche en oméga 3. Elles n’hibernent plus. Pourquoi ? Parce qu’elles pensent que c’est le printemps ! C’est une belle histoire…

 

Mais cela n’est pas qu’une anecdote. Parce que quand je disais qu’on est complètement dépendant de ce couple oméga 6-oméga 3 qui régit à peu près tout dans notre corps, c’est qu’on est aussi complètement dépendant de ce qui se passe dehors. Alors, que la marmotte se dise : « Tiens, c’est le printemps. Il y a des oméga 3. C’est le moment de la reproduction. C’est le moment de batifoler dans les alpages », c’est logique. Elle entend le signal en mangeant. Quand elle croque des oméga 6, des petites graines, elle se dit : « Il est temps de développer le tissu adipeux » et elle y va.

En fait, c’est un peu plus compliqué que cela. Lorsqu’on lui donne des oméga 3, il n’y a plus de saison pour la marmotte et elle n’hiberne plus et ne dort plus. Pour rappel, nous aussi sommes soumis à ces aléas-là. Évidemment, quand ce rapport oméga 6-oméga 3 se met à exploser pour les raisons que l’on a évoquées tout à l’heure, on se transforme tous en marmotte automnale.

C’est-à-dire que l’on se met tous à stocker des graisses, que ça soit aux États-Unis, en France ou ailleurs.

Plusieurs études que l’on a faites sont intéressantes. Elles sont rapportées dans un article publié en 2006 – ce sont peut-être les travaux pour cet article-là qui m’ont vraiment donné envie de raconter l’histoire et d’écrire le livre – qui a été écrit avec trois équipes, le CNRS, l’INRA et nous, « Bleu, blanc, cœur ». L’équipe du CNRS regardait quel était l’impact du rapport oméga 6-oméga 3 qui augmentait en cas de développement de l’obésité chez les enfants. L’équipe de l’INRA regardait la composition oméga 6-oméga 3 du lait maternel. Et la troisième équipe, la nôtre, essayait de regarder ce qui s’était passé dans la chaîne alimentaire depuis quarante ans. On l’a fait de 1960 à 2000…

 

Première partie de la Conférence de Pierre Weill retranscrite par Marion Kaplan.

 

Vous pouvez retrouver sa conférence en vidéo gratuitement pendant 1 mois sur le site www.quantiquemedia.com

 

Tous gros demain de Pierre Weill éditions Plon

Paléobiotique de Marion Kaplan éditions Thierry Souccar

 

Lire la suite de l’article et les résultats de cette étude

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